Rando Corse en Caravelle « expérimentale »

Rando Corse en Caravelle « expérimentale »

Le projet

C’était en 1991. On était 4 copains, encore étudiants, sans ressources, mais avec l’envie de croquer la vie à pleines dents.
L’été était là et l’on rêvait de soleil, de mers chaudes, de glisse … et d’aventure.
Résidant à Lille, c’était pas gagné.

Moniteur saisonnier dans une école de voile, je repère une coque de caravelle abîmée qui semble abandonnée. Elle s’est envolée lors d’une tempête et s’est ouverte sur plus d’un mètre en retombant.
Je prends contact avec le prof de sport du lycée à l’origine de sa construction. Il accepte sans problème de nous la prêter si nous arrivons à la réparer.
Il ne sait pas si le gréement existe toujours… mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail !

Vu que l’on compte emporter du matériel de funboard avec nous, on n’aura qu’à utiliser les gréements des planches à voile…
En traînant sur le parking de la base nautique, je dégote une vieille remorque, également abîmée, et dont le chef de base est bien content de se débarrasser.

Maintenant que le matériel pour l’expédition est trouvé, il nous faut une destination à la hauteur : ce sera 4 semaines sur une île (exotique pour des Lillois), la Corse.

L’équipage

Tout d’abord, il y a les filles (les terriennes) : Caroline et Florence. Des vraies filles du Nord, spontanées, gaies, sans chichi, et aussi blondes que la bière locale.
Filles d’agriculteurs, elles n’ont encore jamais fait de voile et n’ont aucune idée de ce qui les attend… mais elles sont partantes à 200%.

Puis viennent les garçons (les marins): Benjamin et moi. On se connaît depuis qu’on est gamin, lorsque nos parents se retrouvaient chaque weekend au club de voile en bord de Seine.
Fans de planche à voile, on n’en connaît guère plus que nos plans d’eau parisiens.

La (p)réparation

La coque et la remorque sont amenées dans un hangar du Vieux Soldat, la ferme des parents de Florence.
Cette belle bâtisse historique, en 2 siècles et demi, a servi de relais de diligence, d’estaminet, de dépôt de munition pendant la guerre,… La voilà chantier naval, l’espace de 2 semaines.

La réparation s’avère bien plus compliquée que prévu. On ne s’improvise pas charpentier de marine comme cela.
Le panneau de contreplaqué du fond est ouvert sur plus d’un mètre, le long de la ligne de quille. Et la marotte de l’étrave nous décoche un large sourire de plusieurs dizaines de centimètres.
La structure a joué et l’on passe facilement une main à travers chacune des fentes.

On ne parviendra jamais à refermer ces plaies, même en s’aidant d’un cric de voiture pour essayer de ramener les plaques de contreplaqué à leur position d’origine !
Mais il en faudrait plus pour nous faire renoncer. On découpe des bouts de bois pour remplir l’interstice béant, et l’on résine symboliquement avec un peu de tissu de verre pour tenter étanchéifier le tout.

Il nous reste maintenant à transformer la caravelle pour l’adapter à notre projet de rando. Pour cela, il nous faut de la place pour stocker les affaires et dormir à bord.
Avec un panneau de récupération (un contreplaqué très épais et semblant peser une tonne), on bricole un grand coffre en ajoutant une cloison transversale juste devant le banc où passe le mat.
Cela délimite une zone abritée par le pontage avant et un grand capot. Cette zone doit servir de coffre et de couchette simple.

Le fond du cockpit est ensuite rempli de plaques de mousse (du polystyrène extrudé je pense, provenant des chutes de l’isolation d’un hangar voisin), puis nous recouvrons le tout d’un plancher en contreplaqué.
On obtient alors un vaste cockpit de 1,80 m de large, qui accueillera les 3 couchages restants.

Pendant que l’on s’affaire autours de la coque, Flo nous signale qu’une vache nous observe à l’entrée du hangar. Elle a dû réussir à s’échapper de son enclos et semble s’intéresser à notre chantier.
On finit par réaliser que la vache est, en fait … un taureau !
En moins de 3 secondes, tout l’équipage se retrouve planqué dans le bateau perché sur sa remorque, à attendre que la « bête féroce » passe son chemin.

Coté remorque, quelques soudures faites par un voisin qualifié, une belle rampe de feux de tracteur, et la voilà prête à prendre la route.
Lorsque nous quittons le Vieux Soldat, le papa de Florence me glisse à l’oreille : « tout ce que je te demande, c’est de ramener les filles entières… ».

Première étape, la région parisienne.

On termine de rassembler la montagne de matériel emporté :

  • duvets, matelas pneumatiques, moustiquaire, réchaud à gaz, vaisselle de camping…

  • 3 planches à voile (une grande planche pour les filles, et 2 petites planches de vague, pour les gars), 6 voiles, 4 wishbones et autant de mats.

  • Combinaisons, palmes, masques et tuba, petit fusil de chasse sous marine.

  • de quoi bricoler et réparer (bois, visserie, outils…)

  • vêtements, nourriture …

Sur la route

Nous poursuivons notre traversée de la France par la route le dimanche 28 juillet en fin d’après midi, sans attendre que la couche de peinture blanche, passée rapidement sur la coque, n’ait eu le temps de sécher complètement.

Pour économiser le péage, nous descendons vers le sud par la nationale 7. Maman m’a prêté sa « Super 5 » diesel, qui tire sans problème les 250 kilos du bateau et tout le fourbi.

50 km après Paris, la chambre à air d’une roue de la remorque éclate. On n’a pas de roue de secours… mais une chambre à air de rechange.
Le garagiste du petit village d’à côté nous la monte facilement et nous pouvons repartir pour 11 heures de route.
A 4h30 du matin, on s’arrête quelques heures pour dormir (sur le bateau) dans un petit chemin au bord de la route, du côté d’Avignon.

Nous arrivons le lendemain midi à Cogolin, chez un cousin de Flo. Après un bon repas, nous partons mettre le bateau à l’eau pour le premier essai dans le golfe de Saint-Tropez.

L’engin expérimental

Notre embarcation détonne franchement parmi les yachts de luxe qui sillonnent la Baie de Saint Tropez.


En l’absence du gréement d’origine, nous avons mis un gréement de planche à voile (6 m²) en arrière du puits de dérive. Un 2ème gréement de 6 m² est fixé sur la grande planche à voile, elle-même posée et sanglée sur le pont avant. Son étrave dépasse de la caravelle à l’avant alors que son aileron se retrouve au niveau du pied de mat d’origine.

Benjamin tient la voile avant, grimpé sur la planche à voile pendant que je tiens la voile arrière. C’est plutôt plaisant, et vraiment facile compte tenu de la largeur et de la stabilité de cette grosse planche à voile tandem.

L’étrave de la caravelle s’enfonce plus que la normale compte tenu du poids avancé de Benji. Le centre de poussée vélique n’est pas aligné sur la dérive et l’une des filles doit garder la barre à la main pour remettre le bateau dans la bonne direction.

Nos équipières sont confortablement assises sur les 2 bancs constitués par les 2 planches de fun fixées à l’arrière du cockpit. L’absence de mat fixé par des haubans fait que le bateau reste toujours à plat.

Le vent faiblit et on a quelques difficultés à revenir en tirant des bords. On rentre au port à la pagaie après avoir failli se taper 2 fois des rochers.
Une fois revenu à la mise à l’eau, nous découvrons avec effroi que 200 à 300 litres d’eau ont envahi le coffre avant !
Notre stratification très approximative n’empêche absolument pas l’eau de rentrer par la fente de la coque.

Ferry – galère

Pas le temps de tenter une réparation, nous repartons le lendemain matin pour aller prendre notre ferry à Nice.
Sur la célèbre Promenade des Anglais, 2 km avant d’arriver au port de Nice, nouvelle crevaison d’un pneu de la remorque.
Pas de chambre à air de ce type dans les garages du coin et notre ferry qui va bientôt partir…

Par chance, il y a mon tonton Vincent en vacances à Nice avec son Zodiac. Il nous ramène illico l’une des roues de sa propre remorque… Bingo, elle s’adapte parfaitement à la nôtre.
Après quelques feux rouges passés franchement mûrs, nous arrivons juste à temps sur le quai d’embarquement.

Toujours par économie, nous n’avons pas pris de billet pour faire traverser la voiture. J’ai seulement réservé une place pour une voiture de longueur équivalente à notre remorque.
Le charme de nos 2 équipières leur permet de trouver rapidement un autre candidat à la traversée, équipé d’un attelage de remorque, et qui accepte d’accrocher notre bateau derrière sa voiture.

Lorsqu’il se présente à l’embarquement, c’est le scandale. La compagnie maritime refuse catégoriquement qu’il embarque avec notre bateau sous prétexte que nous avons chacun un billet séparé !
Après d’âpres discussions, la compagnie finit par accepter de prendre le bateau en frêt (c’est-à-dire chargé et déchargé du ferry par leur soin), pour un prix sensiblement équivalent à celui qu’on avait déjà payé.

Nous arrivons le soir à Ajaccio.
Sur le quai, nous sommes pris en stop avec notre bateau, et déposé jusqu’à un parking désert près d’un chantier naval.
Nous passerons là notre première nuit en Corse… Sous la pluie, à l’abri de la tente montée sur le bateau.

4ème jour, le naufrage

Nous sommes réveillés le matin par les coups de klaxon de la circulation de la ville.
Pendant que les filles partent faire quelques courses, les garçons tentent d’arranger le problème de voie d’eau… En ajoutant de la flottabilité aux endroits sous la flottaison qui en étaient dépourvus.

Nous confions la remorque en gardiennage au chantier naval puis nous mettons enfin les voiles.

Il fait beau.
Le bateau, pas encore plein d’eau, avance aussi bien que les autres voiliers, dans un vent de force 2 à 3.
L’équipage exulte. Nous voilà enfin partis… Mais pas pour longtemps.
Après avoir passé l’ancien Port d’Ajaccio, nous décidons de nous arrêter sur la plage au pied des remparts de la citadelle.

Nous répétons oralement la procédure d’accostage :

  • arrivée droit sur la plage.

  • l’une des filles saute à terre avec « le rouleau » et le pose devant l’étrave. Il s’agit d’un tube en aluminium (un morceau de mat), traversé par un axe fixé sur une planche.

  • Les 2 garçons détachent les gréements de planche à voile et les déposent sur la plage.

  • Tout le monde saisit le bateau et le remonte sur le sable, en le faisant rouler sur « le rouleau ».

Nous slalomons entre quelques baigneurs et nous voilà sur le bord de la plage. Tous les yeux des vacanciers sont rivés sur cette étrange embarcation qui débarque sur leur plage.

En quelques secondes, c’est Waterloo. Rien ne se passe comme prévu.
Tout d’abord, « le rouleau » disparaît dans le sable à la première vague.
Ensuite, le bateau est tellement lourd, qu’on est incapable de le faire monter sur la plage.
Enfin, les vagues submergent l’arrière , pénètrent dans le cockpit et emportent toutes les affaires qui y traînent.

On court après nos sacs qui flottent autour de nous. Sur la plage, tout le monde assiste, sans s’émouvoir, au spectacle de ce naufrage en direct.
Tiens, une dame s’approche… « Mademoiselle, je pense que vous avez perdu une chaussure dans l’eau. »

Pendant que les garçons vident en toute hâte le contenu du coffre avant pour alléger le bateau, 2 anglaises viennent aider les filles à retenir le bateau.
Enfin, des mecs balaises finissent par venir nous aider à sortir le bateau de l’eau.

Le moral est au plus bas. On fait sécher les affaires et l’on médite sur les raisons qui nous ont amené à nous lancer dans cette galère.
Une fois digéré l’échec de ce premier accostage, nous remettons le bateau à l’eau et l’emmenons à pied au bout de la plage, ce sera plus tranquille pour y passer la nuit.

Le coffre avant se révèle trop exigu pour y dormir confortablement.
Benjamin se dévoue pour dormir à même le sable, glissé sous un gréement de planche pour s’abriter de l’humidité.
Et moi, qui ai aussi le sens du sacrifice, je me dévoue pour rester dormir à bord avec les 2 filles, sous l’intimité d’une simple moustiquaire …

Le jour suivant, nous mettons au point la technique qui nous permettra de monter le bateau sur la plage chaque soir : nous posons une extrémité sur le sable. Les filles retiennent cette extrémité pour l’empêcher de repartir vers la mer pendant que les garçons soulèvent l’arrière à l’aide d’une grande sangle passée sous le bateau et au-dessus de l’épaule (technique piquée aux déménageurs de piano 😉

On soulève alors le bateau en le faisant pivoter en appui sur l’autre extrémité.
En s’y reprenant à plusieurs fois, en intervertissant les extrémités soulevées, on parvient à remonter progressivement la coque sur la plage, jusqu’à ce qu’elle soit hors de portée des vagues.

Première traversée

Le 2 août au matin, nous reprenons la mer. Un vent d’ouest de force 3 à 4 nous permet de traverser à bonne allure la grande baie d’Ajaccio.
Nous approchons rapidement de Sainte Barbe. Nous choisissons d’aller atterrir sur la plage à droite de la pointe d’Isolella car il n’y a aucun bateau au mouillage devant…

En approchant, on réalise pourquoi c’est désert. Il y a des rochers qui pointent un peu partout et les vagues viennent briser dessus.

On pense se faufiler entre 2 cailloux pour atteindre la plage lorsque Flo s’écrit « La barre est dure à tenir ! ».
Je me retourne et constate avec effroi que la barre est en train de casser à cause de la pression due à la vitesse !
Les rochers sont tout près et les vagues menacent.

On se lance dans un virement de bord désespéré à l’aide uniquement des 2 voiles de planche.
Benji est à 2 doigts d’être désarçonné par-dessus bord… Mais il tient bon, accroché à son whisbone.

On s’éloigne avec soulagement du danger et partons nous réfugier de l’autre côté de la pointe.
Il y a pas mal de bateaux au mouillage, normal, l’endroit est bien abrité des vagues.
On se trouve un petit bout de plage isolé et peu fréquenté.


Nous restons là le lendemain pour profiter de cette escale paisible, et réparer la barre à l’aide d’un bout de bois récupéré sur place.

Plongée, sieste, planche à voile au programme. Il y a même une douche, accessible à proximité, qui nous permet de nous dessaler.
La fatigue des préparatifs et du voyage, le stress des premiers déboires sont vite évacués.
Nous commençons à profiter pleinement de notre séjour.

A l’aide d’autocollants, nous baptisons le bateau « Vieux soldat ».

8ème jour, la famine

Les filles, qui veulent absolument du pain au petit déjeuner, partent en auto-stop à la boulangerie distante de quelques kilomètres.

Nous commençons à prendre nos marques et l’embarquement des affaires est maintenant beaucoup plus rapide.
Un bon vent nous permet d’avancer rapidement vers la Pointe de la Castagna.
On s’arrête avant la pointe pour manger et les filles repartent au ravitaillement.

Ca grimpe dur sous le cagnard, avant de retrouver la route. Auto-stop jusqu’au prochain camping… Mais tout est fermé le dimanche après midi.
Les filles doivent se résoudre à rentrer bredouille, déçues et desséchées.

Après un bain bien mérité, nous reprenons la mer.
Le vent affaibli nous oblige à passer péniblement le Cap à la rame, et à s’arrêter derrière, sur une petite plage.
Manquant de victuailles, je pars à la chasse sous marine avec mon nouveau fusil… mais rentre bredouille.
On racle les fonds de cale pour constituer le maigre repas du soir.

9ème jour, Porto Pollo

Le petit déjeuner se résume à quelques cuillères de confiture et de Nutella « pur », agrémentées d’une dernière soupe chinoise, histoire de caler les estomacs.

Il nous faut encore 3 heures pour passer le Cap de Muro, et pour enfin pouvoir abattre et rejoindre la vie civilisée.
A peine beaché sur la plage de Porto Pollo, les filles se ruent au supermarché de la plage pour un ravitaillement conséquent.

On se trouve ensuite un coin plus tranquille pour passer la nuit, prés de la plage de Taravo.
On peut profiter de l’eau douce et des sanitaires d’un camping tout proche.
Un autre équipage de jeunes nous rejoint sur cette petite plage. Encore des Lillois en rando et qui remontent, eux, vers Ajaccio en Zodiac.

10ème jour, sports aquatiques

Avec Benji, on expérimente la planche à voile tandem en fixant un deuxième gréement à travers la pointe avant de notre grosse planche.
C’est vraiment difficile et instable, mais cela marche, y compris l’empannage.

J’attrape enfin mon premier poisson au fusil … il est ridiculement petit, mais je me fais un point d’honneur à le manger au barbecue.
Non seulement, je n’ai aucune expérience de la chasse sous marine, mais en plus, le fusil de chasse, acheté pas cher dans un hypermarché, s’avère être plutôt un jouet.
Il est si peu puissant que ma flèche « trident » n’arrive pas à pénétrer dans les poissons. Je ne fais que les « pousser » avec, même en tirant à moins de 20 cm d’eux.
Ma seule chance d’en attraper consiste à en tirer un en le coinçant contre un rocher !

Et le pire, c’est qu’une fois embrochés, ils ne meurent pas sur le coup. Comme je répugne à les achever (pauvre petite bête), je les ramène à terre à mes coéquipiers qui s’en chargent.
Traquer le poisson est passionnant, mais le tuer puis le vider, c’est plutôt barbare !

Le reste de la journée sera passée à faire du ski nautique avec nos nouveaux amis, pour se terminer par un bon barbecue le soir.

11ème jour, Conca

Cap sur l’Anse de Conca.
Le vent faible nous incite à nous arrêter en route, au milieu des rochers, pour déguster un bon poulet rôti, et profiter de plongeons rafraîchissants dans une eau bleue, panachée de turquoise.

Le vent remonte et nous poursuivons jusqu’à la très agréable petite crique de Tibella, d’où nous pouvons marcher à travers des sentiers épineux jusqu’à Cala Longa.
Les filles, avec leur peau claire, souffrent de coups de soleil.

Notre tranquillité du soir est mise à mal par la présence de nombreuses guêpes et d’une colonie de vacances en bivouac sur la plage.
On se réfugie sous la moustiquaire pour se protéger des insectes mais rien à faire contre les cris des ados qui se défoulent sur la plage…

12ème jour, une nuit mouvementée

Après un passage à la Cala Longa, dont nous repartirons avec difficulté tellement l’endroit est sympa, nous nous arrêtons en face du minuscule port de Tizzano.
Les filles partent se ravitailler à l’épicerie du village, en traversant la baie en pagayant sur une planche.
Le retour est plus délicat à cause du poids de la caisse plastique et des sacs à dos rempli de victuailles.

Pour une fois, nous dormons sur le bateau en le laissant à l’ancre, amarré à proximité immédiate de la plage.
Mauvaise option, l’ancre chasse au milieu de la nuit. Je me lève pour la remettre.

Un peu plus tard, un orage éclate. A moitié endormis, nous montons la tente. On se rendort.
Enfin, la mer se lève et le bateau se met à cogner  sur le fond sableux.
Je réveille tout le monde pour le tirer sur la plage. On essaie de se rendormir alors que le soleil commence à poindre à l’horizon.

14ème jour, Roccapina

Après avoir fait le plein de pain et d’eau, cap sur la petite anse de Roccapina (à ne pas confondre avec le golfe du même nom, un peu plus loin).

Les amarres des quelques bateaux mouillés là nous barrent la route vers la plage. Mais en remontant la dérive, nous passons facilement par-dessus.
L’endroit est idyllique, avec la petite crique à l’eau turquoise, la vieille maison en pierre la surplombant, le petit bout de plage reliant la petite presqu’île de roche à la terre.

Pêche miraculeuse ce jour là : 10 poissons !

15ème jour, campeurs « sauvages »

Nous sommes réveillés au petit matin par le débarquement d’une horde de campeurs sauvages fuyant la ronde des gendarmes dans le golf de Rocapina.
Ces adeptes du camping sauvage s’organisent à tour de rôle pour faire le guet 24h sur 24.
Pour eux, le camping sauvage n’est pas interdit… il est juste interdit de se faire prendre dans la tente par les gendarmes.

Dans un vent plus soutenu (force 4), nous mettons le cap sur la grande plage du golfe de Roccapina. Ce sont les filles qui tiennent les voiles. Elles se débrouillent sans problème sur cette immense planche à voile stable et large.

Le vent continue de monter et nous en profitons pour sortir les planches de fun.
Le vent molli, c’est alors au tour des filles de se perfectionner sur la grande planche à voile, pendant que les garçons s’essayent au boomerang sur la plage immense et déserte.

La rivière en bordure de plage nous permet de nous dessaler le soir.

16ème jour, repos

La journée s’annonce nuageuse et orageuse. Nous décidons de rester sur place.
Avec Florence, nous nous lançons dans l’ascension du maquis pour arriver à la tour de Rocapina, pendant que les autres profitent des planches à voile.
Le bref coup de vent avant le grain permettra même de refaire un peu de funboard.

Nous faisons la connaissance de Camille et de son père campeur naturiste, qui nous laisseront le reste de leur ravitaillement avant de repartir.

17ème jour, escale au port

On s’arrête, en chemin, dans l’anse suivante, pour se ravitailler en eau et en pain au camping.
Philippe, le moniteur de voile du coin, très sympa et amusé par notre aventure, nous invite dans son cabanon à prendre le café et goûter de la succulente charcuterie Corse.
Il nous ressortira ensuite de l’anse en nous tractant avec son Zodiac.


Une fois dehors, nous trouvons un bon force 3 au portant.
Nous avançons vite et nous nous retrouvons, 2 heures après, devant les falaises de calcaire de Bonifacio.

Le vent est monté à force 4 et c’est très impressionnant de rentrer à la voile dans ce port au trafic particulièrement dense.
Les vedettes transportant les touristes ne se gênent pas pour passer à vive allure tout près de notre Caravelle.

Nous trouvons une petite place dans le port, à côté d’un gros bateau à moteur italien. Mario, son propriétaire, nous accueille amicalement.
Un gars se pointe avec son gros off-shore à moteur et tente de nous déloger de notre place !
Mario, notre voisin italien, et Mario, le skipper barbu du sloop Aphrodite, s’interposent et prennent notre défense.

Nous passerons là notre première (et dernière) nuit dans un port. La visite de la ville est un enchantement et l’on ne se lasse pas du spectacle des yachts de plus de 30 m.

Nous observons, amusés, notre voisin italien qui bombarde les autres pontons avec des petits ballons de baudruche remplis d’eau. Sa technique est spectaculaire : allongé sur le dos, les jambes relevées et écartées, il se transforme en gigantesque lance-pierre grâce à un gros élastique accroché aux pieds.

La nuit ne sera pas très reposante : que de bruit !
En l’absence de plage, Benjamin campe dans le cockpit du bateau de Mario.

18ème jour, escale aux îles

Lorsque notre ami Mario quitte sa place du port et se retourne du haut de son flying deck pour nous faire un signe d’adieu de la main, nous lui adressons amicalement mais efficacement notre bombe à eau de fabrication artisanale française ( un bête sac plastique rempli d’eau)…

Pour nous, la sortie du port s’annonce difficile à cause du vent de face et de la circulation toujours aussi dense.
Heureusement, le 2ème Mario se propose pour nous tirer derrière son annexe équipée d’un moteur de 4 CV.

Un gros yacht nous dépasse à toute vitesse, manquant de peu de faire chavirer Mario qui manifeste, de manière typiquement italienne, son mécontentement. Une fois en mer, le vent soutenu nous permet d’atteindre rapidement les Iles Lavezzi.

Nous y découvrons une faune variée : vaches, chèvres, rats, sauterelles et toute la nuit, les cris de bébé poussés par des volatiles nocturnes qui tournoient au-dessus de nos têtes.
Un skipper facétieux nous avait prévenu que nous allions entendre des cris de bébé poussés par des hordes de chauves souris…
On apprendra plus tard qu’il s’agissait en fait d’une sorte de mouette.

19ème jour, funboard sur le lagon


Nous repartons le matin lorsque les hordes de touristes commencent à débarquer par navette maritime.
Le vent de 20 nœuds nous ramène rapidement vers la Corse et l’immense lagon turquoise de Piantarella.
On profite du vent pour s’offrir une bonne journée de funboard.

Même les filles s’y mettent, profitant d’avoir pied sur une bonne partie du « lagon ».
Pendant que Caro galère sur l’apprentissage du beach start, Florence ne réalise pas qu’elle est en train de dériver vers le large.
Il faudra aller la récupérer avec qu’elle n’atteigne le large…

20ème jour, relâche à Piantarella

Le vent est retombé. Nous restons là à faire de la planche à voile pendant que Benjamin se confectionne un nouvel antidérapant avec de la résine et du sable (nous avions emmené de la résine dans une petite bouteille d’eau en plastique… qui s’est vite ramolli sous l’effet de la résine).

21ème jour, retour au prés

Le vent est passé à l’est. Nous l’aurons dans le nez si nous continuons vers Porto Vecchio.
Nous décidons alors de repartir dans l’autre sens, vers Ajaccio…
Manque de bol, une fois arrivé à Bonifacio, le vent repasse à l’ouest et nous devons continuer en tirant des bords au prés serré jusqu’à Figari.

22ème jour, Toujours du prés serré

Nous avons amélioré notre technique pour sortir le bateau sur la plage.
On utilise dorénavant un palan, et un pare-battage pour le faire rouler dessus.

Il y a du vent et Flo décide de faire de la planche. Elle se met à dériver dangereusement vers les cailloux et il faut que j’aille à son secours.
Pendant que l’on part chasser le poisson, c’est au tour de Caroline de tenter sa chance à la planche à voile… et de se faire également secourir.

23ème jour, retour à Roccapina

3eme jour de près serré !
On s’arrête à l’anse de Roccapina où nous retrouvons Philippe et sa Coppa mémorable.
Benjamin part avec Philippe pour surfer derrière son Zodiac.

24ème jour, enfin du portant

Le vent est passé au sud. On se dépêche de partir pour profiter du vent portant. On recroise l’exode des campeurs sauvages de Roccapina qui ont droit à une nouvelle visite des gendarmes.

A peine 10 minutes après être partis, le vent tourne et nous voilà de nouveau à tirer des bords dans une brise qui s’époumone. On grée une troisième voile de planche : c’est la bousculade aux virements de bords …

25ème jour, Campomoro

Dans la pétole, nous atteignons péniblement Campomoro.
Les bateaux que nous croisons nous adressent des bravos d’encouragement.

Escale ensuite sur la grande plage de Portigliolo.
Les filles partent en stop jusqu’à Propriano pour le ravitaillement.

Les garçons s’entraînent en planche à voile et font la connaissance de Rodolphe et Thierry, 2 moniteurs du village vacances installé à proximité.
Ils nous proposent d’utiliser les douches et toilettes du village, et nous serons tous conviés à un pot le soir.

26ème jour, les dauphins

Pas de pain au camping du coin… Thierry se débrouille pour nous en trouver dans les cuisines du village vacances     🙂

Bien que Rodolphe et Thierry nous en dissuadent : « il n’y aura pas de vent », nous reprenons notre route.
Comme annoncé par les locaux, le vent tombe peu après, et l’on se résigne à faire demi-tour pour retrouver nos amis.


J’aperçois soudain des ailerons à une quinzaine de mètres : « Dauphins à bâbord ! ».
Je plonge directement dans l’eau et nage hâtivement vers eux.

Alors que les dauphins ont disparu sous l’eau, je me retourne et constate avec stupeur que Benjamin et les filles ont tous plongé derrière moi… et que le bateau part tout seul de son côté !…

On pique-niquera ensuite sur le bateau à la dérive, en attendant que le vent reprenne.
Bingo ! il passe au sud-ouest et nous pouvons repartir au portant.
Rodolphe nous escorte en Hobbie Cat et prend la seule photo que nous aurons de notre embarcation en navigation (photo que j’ai malheureusement perdue ).

Le vent souffle fort et en rafale pendant 1 heure 30, ce qui nous permet de dépasser Porto Pollo.
Seuls dans une petite crique, nous profiterons d’un excellent poulet au gingembre et au caramel, cuit sur un feu de bois.

27ème jour, nuit en mer

Je réveille l’équipage de bonne heure car le vent s’est levé à l’est.
On se met rapidement en route, sans même prendre le temps de déguster un petit-déjeuner.

Le gréement arrière est fixé à l’aide de sangles, ce qui permet à la moitié de l’équipage de prendre le petit-déjeuner à tour de rôle.

Caro laisse échapper notre précieux tampon Jex en faisant la vaisselle et me voilà à l’eau pour le récupérer…
Je regarde le bateau s’éloigner rapidement au vent arrière avant que mes compagnons ne puissent manoeuvrer pour me repêcher.

Nous passons le cap di Muro et nous dirigeons vers les Iles Sanguinaires, à l’autre bout de l’entrée du Golfe d’Ajaccio. Après s’être amarré aux rochers, nous partons explorer ces îles.
Caro fait la sieste sous un gros bloc pendant que Benjamin se lance dans l’escalade. Quelques plongeons pour clôturer cette escale, et nous reprenons la mer vers 18 heures pour une deuxième traversée du Golfe.

Le vent tombe et nous décidons de passer la nuit en mer, à contempler les étoiles !

La grande planche à voile est attachée derrière le bateau et les garçons se couchent au fond du cockpit pendant que les 2 filles prennent le premier quart.
Benjamin, qui ne dort que d’un œil, aperçoit une lumière qui se rapproche. C’est un ferry qui vient vers nous, à vive allure !
Les filles avaient bien vu une lumière… mais elles pensaient que c’était une bouée et avaient continué de papoter sans donner l’alerte.

Quand les garçons prennent leur quart, le thermique s’est inversé et nous décidons de remettre les voiles.
Mais Flo s’endort à la barre pour finir par rejoindre Caro déjà endormie. On rentre alors les voiles et on se prépare une petite soupe chinoise, histoire de garder le moral.

Les rotations s’enchaîneront dans la nuit, avec difficulté pour ceux qui seront réveillés en plein sommeil.

28ème jour, dernière escale

Au lever du soleil, les pêcheurs les plus matinaux nous renseigneront sur notre position.
Nous avons dérivé toute la nuit et sommes de l’autre côté du golfe d’Ajaccio.

On jette une ancre pour prendre le petit déjeuner à proximité de la côte.

Je demande à Flo de relever l’ancre : « mets toi debout, ça ira mieux »… un petit coup de pouce et voilà Flo qui part à l’eau toute habillée de bon matin.
Après la nuit passée en pointillés, elle n’apprécie pas la plaisanterie à sa juste valeur…
On finira par aller tous à l’eau, à essayer de monter tous ensemble sur la grande planche à voile.

Nous voilà de retour à Ajaccio. Nous nous arrêtons à un petit club de voile (SNA) qui nous fait bon accueil.
Bibi et sa bande nous surnomment les Robinsons.

Nous serons conviés le soir à fêter sur place les  1 an de Johan : guitare électrique, grillades, bière.
Nous y faisons la connaissance de Jean-Pierre, le chef de base baroudeur.

29ème jour, encore un problème de ferry

Pour le retour du bateau en ferry, la compagnie maritime refuse de nous faire le même tarif « Frêt » qu’à l’aller.
Elle exige que nous payions le prix d’une tonne minimum, même si le bateau sur sa remorque fait moins de 300 kg.

Le prix est exorbitant, compte tenu de la valeur de cette coque qui prend l’eau de toute part. Il est préférable de revendre la coque sur place.
Nous passons la journée au port d’Ajaccio où nous exposons le bateau : 800 F à débattre. Il y a des amateurs, mais pas d’acheteur…

Finalement, c’est Jean-Pierre qui nous trouvera un acheteur pour 500 F. Adjugé.


30ème jour, préparatif de retour

Nous préparons notre retour.
Jean-Pierre doit être muté prochainement dans le nord de la France et se propose de nous ramener notre remorque à cette occasion. Il faudra donc embarquer à la main toutes nos affaires.

Jean-Michel, qui n’a pas ménagé ses efforts pour nous rendre le séjour agréable au club de voile, se propose encore pour nous emmener en voiture avec tout notre attirail le lendemain de bon matin.

31ème jour, retour continental

Sur le ferry, le personnel de la SNCM nous laisse mettre notre barda dans une sorte de très grand placard. Il faut faire vite pour tout charger (3 planches à voiles, 4 mats et autant de whisbones, 6 voiles, 1 glacière, 4 caisses, 5 sacs, 4 gilets de sauvetage) avant la montée des voitures.

Quelques heures plus tard, nous voilà revenus sur le continent, avec pleins de projets en tête pour recommencer…

Fin de l’aventure.

Epilogue

13 ans se sont maintenant écoulés. Il y a eu d’autres randos nautiques depuis, sur de vrais bateaux, et avec bien plus de moyens et de confort.

J’ai pu retrouver la plupart des plaisirs dont nous nous étions gavés tous les jours de cette première expérience : l’ivresse de la liberté, l’émotion de la découverte, le frisson de l’aventure, la richesse des rencontres…
Et pourtant… aucune expédition ne sera aussi exaltante !

D’abord, parce que c’était notre « première fois ». Tout ce que nous vivions était nouveau.
C’était comme une première nuit d’amour, maladroite et trébuchante, mais que l’on se remémore avec amusement et nostalgie.

Ensuite, jamais plus nous n’aurons cette (over)dose d’insouciance qui balayait toutes les appréhensions et les doutes. Ces hésitations qui viennent plomber les projets d’escapade, au risque parfois de les faire sombrer avant qu’ils n’aient vu le jour.

En écrivant ce récit, je réalise que la magie de cette expérience tenait probablement à l’âge que nous avions à l’époque : suffisamment grands pour qu’on nous laisse partir comme on l’entendait … et suffisamment gamins pour avoir encore à l’esprit nos rêves de chasse au trésor, dans des contrées lointaines, sur un vieux galion de corsaire.

Tout comme Wendy et ses frangins, nous nous sommes offert une dernière virée chez Peter Pan… Avant de nous résigner à devenir des adultes responsables et raisonnables.

Enseignements

La première leçon que je garde de cette randonnée, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de gros moyens et un gros bateau pour s’offrir des vacances palpitantes. Cette escapade de 4 semaines nous a coûté moins de 2000 francs (300 euros) par personne, transport et nourriture compris !

Concernant l’engin expérimental à base de gréements de planche à voile tenus à la main, le concept s’est avéré intéressant à plus d’un titre :

  • cela occupe une partie de l’équipage et rend la navigation plus active et sportive.
  • On peut pratiquer la planche à voile lors des escales
  • La coque reste toujours à plat, sans risque de chavirage. On s’affranchit du poids d’un lest qui n’a plus d’utilité.
  • Peu de risques de casse car peu d’efforts encaissés par les gréements. En cas de rafale trop forte, le « planchiste » sait ouvrir instantanément sa voile.
    En inclinant le gréement au vent, on adapte facilement la surface offerte au vent. Quant à la coque, elle ne subit aucune compression de mat, ni d’effort sur des cadènes de hauban.

Cette formule présente aussi quelques limitations :

  • pas facile ni pratique de réduire ou d’augmenter la toile en navigation. Il faut dégréer complètement une voile pour en regréer une autre. Sans parler de l’encombrement des multiples voiles et whisbones.
  • Pas possible de gréer un spi au portant pour doper la vitesse lorsque le vent est faible.
  • mieux vaut être 3 ou 4 à bord. Cela permet de se relayer pour manger, boire, se détendre… Et lorsqu’il s’agit de passer entre des cailloux avec un peu de mer et du vent soutenu, il est plus rassurant d’avoir quelqu’un à la barre pour diriger le bateau pendant que ceux qui tiennent les voiles se concentrent sur leur équilibre.

Autres leçons à retenir :

  • mieux vaut disposer d’un petit moteur hors bord en cas de pétole, ou pour rentrer et sortir de certains endroits délicats.
    A défaut, une bonne paire d’avirons peut également faire l’affaire (oubliez les petites pagaies qui ne sont pas adaptées, dès qu’il faut ramer plus de 100 mètres).
  • limitez la quantité d’affaires emmenées au minimum. On s’aperçoit après coup qu’il y a beaucoup de choses que l’on aurait pu éviter de traîner avec nous.

Par exemple :

  • 2 équipements de plongées (masques, palmes et tubas) au lieu de 4.

  • beaucoup moins de pièces de rechanges (accastillage, visserie, outils, matériel de planche, résine, …). En cas de casse, il sera toujours possible de chercher de quoi réparer sur place.

Quant à la destination, elle s’est avérée idéale pour la rando nautique. La Corse mérite parfaitement son surnom d’île de beauté, et les coins abrités et déserts sont vraiment nombreux. La mer chaude et les conditions de vent modérées l’été complètent ce tableau idyllique.

Récit de Jean-Marc Schwartz, octobre 2004

Cet article a 1 commentaire

  1. Pas une seule photo de l’engin
    Ce qui fait ressembler ce récit est une affabulation …

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